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INTERVIEW : Rencontre avec Binetou Sylla de Syllart Records

Afro Guinée Magazine a rencontré  Binetou Sylla actuelle boss du label Syllart Records pour une interview exclusive à Paris. Au cours de cet entretien, Binetou nous révèle l’âme et l’esprit de son défunt père face aux enjeux actuels de la promotion et de la diffusion de la musique authentique d’Afrique. La fille du plus grand producteur de musiques africaines revient également sur l’essence du label Syllart Records, de ses projets et bien d’autres sujets afro-culturels.Une causette musicale d’exception… Lisez plutôt !

Bonjour, Binetou !  C’est pour nous un grand plaisir de vous rencontrer pour parler de culture et de musique africaine. Comment ça va ?  

Bonjour à vous,  bonjour aux lecteurs d’Afro Guinée Magazine. Le plaisir est partagé merci pour l’invitation ! Je vais bien merci.

  Une petite  présentation pour nos lecteurs qui veulent en savoir plus sur vous ?

Je m’appelle Binetou Sylla, j’ai 25 ans, je vis à Paris. Je suis étudiante à l’université de Paris 1 Sorbonne où je poursuis un doctorat d’Histoire de l’Afrique que j’ai ajourné pour le moment le temps de me consacrer à 100% au label Syllart Records. J’ai repris la direction du label Syllart Productions qui est devenu Syllart Records depuis juin 2013. Syllart est un label de musiques africaines et afro-latines basé à Paris et fondé par feu mon père Ibrahima Sory Sylla en 1978.

Quelle impression ça donne d’être la fille d’Ibrahima Sylla, le plus grand producteur de musique africaine et fondateur du label Syllart Records ?

L’impression… C’est tout d’abord une grande humilité et un grand respect à la fois pour le père extraordinaire qu’il a été et  une admiration sans borne pour l’œuvre et le travail qu’il a accompli pour promouvoir et révéler au monde la richesse des musiques du continent africain.

Quelle image retenez-vous de votre défunt père ?

Mon père était quelqu’un de vraiment exemplaire. Une personne libre, indépendante, intelligente et très généreuse. Comme il l’a dit dans une interview qu’il a accordé à RFI en 2011 : « Je suis libre et indépendant et je resterai toujours libre et indépendant ». Cette phrase je m’en inspire au quotidien. C’était Quelqu’un de très rigoureux et d’intransigeant à la fois avec les gens et surtout avec lui-même. C’était un bon vivant qui aimait la vie. L’image que je retiens de lui, ce sont plusieurs évidemment. Mais j’aime bien me souvenir de lui lorsqu’il y était entouré de sa famille et ses amis, les weekends à la maison autour d’un bon plat de Tieboudiene ou d’un Soupu kandia (Ndlr : cuisine africaine du Sénégal) et qu’il racontait des histoires, faisait des blagues. C’était un farceur et un taquin !

Et qu’est-ce que vous avez appris de lui en matière de musique africaine ?

En matière de musique, comme d’ailleurs de ma passion pour l’histoire j’ai tout appris de lui. Et c’est vrai que plus j’avance dans la vie plus je me rends compte que nombres de mes centres d’intérêts ont été forgés par mon éducation même si cela s’est fait inconsciemment. En tout cas en ce qui concerne la musique, j’ai grandi dans un environnement riche et divers musicalement. Dès ma tendre enfance mon père m’emmenait avec lui aux enregistrements de studios des artistes qu’il produisait. Mon père avait des relations fraternelles avec ses musiciens, les musiciens venaient à la maison très régulièrement. Alors comme je suis née à l’époque où mon père produisait beaucoup d’artistes congolais, c’est vrai, j’ai une faiblesse pour  les musiques congolaises. J’ai été vraiment bercé par les riffs de guitares et de basses !

Pour moi Lokassa Ya Bongo est une rockstar, une légende vivante ! Mon père m’a transmis surtout l’ouverture d’esprit. À la maison il ne nous a jamais dit quel genre de musiques on se devait d’écouter. À l’adolescence comme la plupart des jeunes de mon époque j’écoutais beaucoup de rap/r’nb , bref de musiques commerciales, mais j’ai jamais entendue mon père me dire que c’était nul ou faire une quelque conque désapprobation.

D’ailleurs, à chaque fois qu’il partait aux Etats-Unis ou dans n’importe quel pays du monde, il revenait toujours avec le top 10 en Cd des charts du pays en question. C’est mon père qui m’a fait découvrir Lauryn Hill, 50Cent ou même Justin Timberlake !

Ainsi avec mes sœurs et frères on était toujours calés en musique pop de n’importe quel pays. Après, le fait que mon père avait une grande discothèque et une grande collection de vinyles, cela aiguisait notre curiosité. Alors on s’amusait à écouter ce qu’il avait, ça pouvait être du Claude François, du Ray Barreto , du Sory Kandia Kouyaté, du Ottis Reding ou du Goerge Moustaki, nous on s’amusait seulement à découvrir et écouter les différents cds.

Aujourd’hui, comment arrivez- vous à gérer cet énorme héritage culturel et musical qu’il vous a laissé ?

C’est vrai c’est un  immense héritage culturel et je dirais même patrimonial. Mais heureusement, cet aspect-là je l’ai toujours compris peut -être parce que je suis moi-même de formation historienne. Et puis cet héritage, il coule dans mes veines, parce que c’est aussi ce que m’ont transmis mes parents à travers l’éducation qu’ils m’ont donné.

Mon père m’a transmis de veiller, pérenniser et sublimer son œuvre. Je m’efforce avec rigueur et humilité de le faire. J’ai avec moi toutes les formidables personnes qui ont été des collaborateurs exemplaires de mon père et notamment sur tout le continent africain.  Ici en Guinée: Moussa Moise Diabaté ou Cellou Diallo (pour ne citer qu’eux) ont été des collaborateurs précieux pour le label.

La gestion se fait en famille, avec ma mère nous sommes toutes les deux à la tête du label, je suis moi-même l’ainée d’une fratrie de 5 enfants, chacun prend sa place dans cette formidable aventure.

Depuis que vous êtes arrivé à la tête de Syllart Records, qu’est ce qui a donc changé ?

SyllartRecordsCela fait  plus de deux ans qu’au début j’ai commencé à travailler avec mon père ponctuellement. Depuis 1 an je suis officiellement à la tête de la structure Syllart Records. La première chose qui a changé c’est le nom ! J’ai voulu avec mon père qu’on marque le coup et en même temps c’était un clin d’œil au passé parce qu’au début son label s’appelait Syllart Records.

Je dirai que je suis plus dans la continuité notamment dans l’esprit, les valeurs. Pour autant ayant grandi dans la génération 2.0, après, étant beaucoup plus jeune que mon père et étant d’une génération des NTIC, j’insuffle un tournant numérique important pour le catalogue que mon père avait amorcé. Nous sommes désormais visible sur les réseaux sociaux, je suis en train de mettre en place une chaîne Youtube avec les milliers de vidéo-clips Syllart et pleins d’autres choses…

 

Et quel regard portez- vous sur la musique africaine ?

Je porte un regard très positif sur les musiques africaines.  Et mon regard se porte vers le continent. Comme lorsque mon père avait démarré.  L’Afrique était le premier consommateur de sa musique. Avec la piraterie et l’intérêt des majors pour les musiques africaines, je crois qu’il y a eu une rupture entre ce que les africains écoutent de la musique africaine et ce que le public non africain écoute. Du coup, il y a des artistes dit africain qui sont des méga-stars sauf chez eux… Je trouve ça dichotomique et très représentatif de ce que personnellement, je ne souhaite pas faire.

Mon père a toujours souhaité que les artistes qu’il produisait soient des musiciens qui ont de vraies racines et un public local. Tous les artistes qu’il a découverts étaient à la base des pépites locales. Il n’a jamais façonné un artiste de toute pièce. Aujourd’hui, je pense qu’on revient à cette époque où on peut faire de la musique africaine de qualité qu’à la fois les Africains et le public occidental notamment écouterait. Je suis très optimiste sur cet enjeu.

 Comment expliquez-vous qu’en ce moment, la musique authentique ou traditionnelle  africaine soit de moins en moins prisée par les jeunes ? Et même par les majors mondiaux de la production et du spectacle?

Il faut dire que de nos jours la musique authentique africaine se modernise et se transforme avec de nouvelles influences. Perso, moi j’écoute la musique de mon temps : du P-Square, du D’Banj, du Naija, du Coupé-Décalé, du Balani ou encore de l’Azonto. Ce sont les musiques actuelles et populaires qui sont à la mode en Afrique. Ok, mais je crois qu’il ne faut pas faire de séparation brutale comme ça entre musique moderne et musique traditionnelle. Mis à part les musiques typiquement du folklore comme certains chants traditionnels, toutes les musiques s’influencent toujours d’une certaine modernité.

Je crois qu’il faut de tout, mais qu’il ne faut surtout pas faire de séparation comme cela. Les deux s’enrichissent, d’ailleurs un des titres phares des 2 dernières années était le titre Sawale qui était en fait samplé sur un titre des années 60 ghanéen.

Le rappeur américain produit par Jay-Z,  J-Cole qui reprend le titre « Paulette » de Balla et ses Baladins (Ndlr : célèbre orchestre guinéen). Quand je vois aujourd’hui, un artiste comme Wizkid (chanteur nigérian) qui fait venir Femi Kuti sur un titre très African Pop ou même que des artistes comme Stromae s’inspire de la rumba congolaise et du soukouss, que Beyonce dans son dernier album fait chanter un guinéen dans son titre « Grown Woman » ou que Justin Timberlake dans son dernier album sample un chant traditionnel peul dans sa chanson « Let The Groove In » , je me dit forcement que la musique africaine authentique a encore son influence sur les nouvelles sonorités du monde.  Je crois qu’aujourd’hui plus que jamais tout s’influence et nous avons la chance de mieux connaître notre passé musical alors il faut puiser dedans et en être fier, le dépasser, le mixer,  et en faire des choses neuves ! Comme le prônait le président Sékou Touré : « l’Authenticité dans la modernité ». Moi, je suis tout à fait dans cette optique concernant les musiques africaines actuelles.sylla2

Quelle place réservez-vous aux artistes guinéens dans le nouveau catalogue de Syllart Productions ?

Les dix dernières années le label a produit des artistes guinéens tels que Kerfala Kanté, Fode Baro, Sékouba Bambino, Les Espoirs de Corinthie, Hadja Soumano, Sekouba Fatako, Amadou Barry, Oumou Dioubaté et tant d’autres. Donc,  les artistes de Guinée dans la diversité auront toutes leurs places comme avant.

J’en profite pour lancer un message  aux jeunes musiciens de Kankan à Conakry jusqu’au Fouta : envoyez-nous vos maquettes et  mp3 on écoutera avec beaucoup d’intérêt ! Je vais d’ailleurs moi-même aller à Conakry en juin, je serai attentive à la scène musicale. Par ailleurs, nous avons l’honneur de gérer le catalogue Syliphone depuis une vingtaine d’année.

Mon père a fait un immense travail de revalorisation, de refaire découvrir les morceaux mythiques des groupes comme Bembeya Jazz, Camyenne Sofa ou Sory Kandia Kouyaté en faisant des compilations, des rééditions. Nous allons poursuivre ce travail qui met à l’honneur la richesse du patrimoine musical guinéen.

 Quels sont vos projets à venir ?

Le label Syllart doit garder son essence qui est celle  de la promotion de toutes les musiques africaines et afro-latines dans leurs diversités. Un label indépendant et dénicheur de talents ! Mon projet est de renforcer cela et de sublimer l’immense travail qui a été accompli par Ibrahima Sylla. Cela passera par une adaptation aux nouveaux enjeux de l’industrie de la musique (le streaming, la digitalisation, les nouveaux marchés en Afrique, la préservation et la numérisation des musiques de notre patrimoine musicale) pour que les africains redeviennent les premiers consommateurs de leurs musiques.

On a donc une véritable attente, nous Syllart nous avons la chance de détenir le plus grand catalogue de musiques africaines au monde. Avec le grand réseau de collaborateur que mon père a tissé durant 30 ans, le sérieux, la compétence et la renommée du label, je travaille pour qu’on soit novateur, leader, qu’on anticipe ce qui se passe sur place. Qu’on continue notre politique de préservation des anciens catalogues africains, qu’on investit dans les infrastructures pour les musiciens en Afrique comme on a fait avec le Studio Bogolan à Bamako. Et évidemment la production musicale va continuer et j’aimerai même l’ouvrir à l’Afrique anglophone, le but est toujours de découvrir des pépites locales!

Une pensée positive pour finir…

Toutes mes pensées positives vont toujours sensiblement vers le continent africain. Je crois en ce continent. C’est à nous, la jeunesse de l’Afrique et de sa diaspora de construire et de voir, comprendre et saisir les immenses possibilités du continent. Nous avons tout pour réussir, la jeunesse d’un continent, les ressources naturelles, une grande Histoire et un patrimoine de valeurs. Voilà mon carburant et ma pensée positive quotidienne !

Je vous remercie…

C’est moi qui vous remercie pour cette invitation. Merci aux lecteurs et abonnés d’ Afro Guinée Magazine !

Crédits Photos : Ibrahima Sylla par ©Vincent Fournier , Jeune Afrique
AFROGUINEE.COM

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